BRUNO CARIOU
DESACCORDS MAJEURS
10. C'est de la Merde...
Comment fait-on pour faire avaler de la daube à un consommateur ? Il y a plusieurs solutions :
La première évidemment, c’est de s’arranger pour qu’il ne sache pas que c’en est. C’est la plus ancienne aussi et la plus pratique : en cas de clash, on pourra toujours dit « on n’a pas menti, on a juste pas tout dit », ou au pire, « on ne savait pas non plus ! ». On pourrait ici reparler de l’amiante, des cigarettes, des séances d’UV ou de la laine de verre, bientôt des portables, du Wifi, des OGM, ou des produits antivieillissement.
La seconde, c’est de leur faire croire qu’il n’y a rien d’autre. Ca a toujours bien fonctionné malgré la presse d’investigation et ça résiste encore à internet. C’est la méthode de base pour vendre de la variétoche, à condition bien sûr de s’allouer les services des radios et de la presse d’information en générale, qu’on pourra appeler désormais la presse de promotion, c’est-à-dire la plus puissante, contrôlée par de grands groupes qui font de l’argent. On peut revenir au parallèle évoqué plus haut entre Vanessa Paradis et Amélie-les-crayons : l’une vend 400 000 albums, l’autre 40 000. Mais sur les 400 000 acheteurs du premier combien connaissent même le nom « amélie-les-crayons » ? Peut-être 1000 ? Et dans ces 1000, combien ont acheté l’album d’ALC ? Peut-être 100. Il y a des moyens prouvés efficaces qui permettent à 400 000 personnes d’être convaincues d’acheter l’album de Paradis par matraquage et pommadage matin et soir. L’album de Christophe Maé « Mon Paradis » (non, je ne fais pas une fixation sur le mot « paradis ») s’enorgueillit d’un budget de 7 millions d’euros en promotion, dont 4 pour la télé. Bref, face à une armada pareille, personne ne peut se poster en face et faire mieux. Internet a légèrement modifié la donne, créant un nouveau média de promotion, mais pas sur un public si grand. La plupart des gens ne sachant pas l’utiliser, étant méthodiquement éduqués à ne pas savoir l’utiliser, on y reviendra plus tard. Pour résumer, la seconde technique consiste donc à fermer le terrain en prenant toute la place : si on ne vous voit pas, vous n’existez pas. Evidemment, c’est une stratégie utilisable uniquement par les énormes structures.
La troisième solution, c’est d’affirmer l’inverse : ce n’est pas du tout de la daube, c’est même très bon. Il faudra faire bien attention bien sûr à n’affirmer que des vérités : par exemple : « le nouveau single de De palmas « Elle habite ici » est encore une preuve de son talent pour le groove acoustique ! Un titre enjoué qui fleure bon l’été ! ». Tout ça est vrai bien sûr (quoiqu’on puisse se demander à juste titre quelle est l’odeur de l’été, mais bon.). L’opposé, à savoir : « le nouveau single de De Palmas est un des morceaux les plus médiocres et mal écrit de ces 10 dernières années, d’une pauvreté textuelle et musicale inégalée ! ». C’est vrai aussi. Si c'est vrai, on n'est pas volé non ?
Le même schéma est employé pour vendre de la lessive ou le nouveau film des bronzés. Ca lave plus blanc que le blanc (mais plus blanc que le blanc c’est quelle couleur disait Coluche ?). Le 3ème volet des bronzés est une pure daube, ennuyeuse à vomir et discrètement débilitante. Et a ramené trois millions de spectateurs en une semaine ! (dix millions au final). Au niveau DVD, il sera tellement piraté qu’il ne s’écoulera qu’à 900 000 exemplaires (contre deux millions prévus), ce qui est tout de même gigantesque vu la crétinité profonde des dialogues, du scénario, et du jeu d‘acteurs. Une ignominie sans nom peut donc, encore aujourd’hui, amasser des millions. La troisième méthode n’est appliquée qu’en cas de critique lourde, ce qui arrivera de moins en moins avec l’évolution du muselage de la presse et de son rachat progressif par de grands groupes. On peut toujours espérer que l’Histoire fera le tri : Divinydille et les Bronzés 3 disparaitront doucement, sauf bien sûr, dans les bases de données. A moins que l’Histoire ne soit pas écrite par la mémoire collective mais par quelqu’un. Oups. Ceci dit, que les Bronzés 3 disparaissent de l’Histoire ou pas, ça n’y fera pas apparaitre pour autant les plus petits.
Entre parenthèse, et sans vouloir épiloguer à tout prix sur la fadeur extrême de la presse actuelle, j’ai pu lire récemment un article sur la « nouvelle scène », cette émergence de nouveaux artistes chanson issue des concerts. Leur chef de file proclamé serait Olivia Ruiz. A se demander si ce journaliste sort parfois? S'il se renseigne cinq minutes avant d’écrire ? Ou s'il bosse pour Universal ? Bref, la « nouvelle scène » vient de la scène (c’est hyper dur à saisir apparemment), donc on parle des Têtes Raides, des Ogres de Barbaks, ou des Blaireaux. Olivia Ruiz je le rappelle, sort de la starAc. Qu’elle a reniée bien sûr, mais bon, on peut renier sa mère, on n’en est pas moins sorti. Bref, ça ne l'empêche pas de faire de bonnes chansonnettes. L'idée ici est juste de rappeler que les médias, par un nombre incalculable de phrases sentences, arrivent à faire passer dans l'opinion populaire des contre-vérités qui deviennent, sans contre-étude, de pures vérités validées.
Quoiqu’il en soit, comment expliquer que ce système (et ses trois techniques) fonctionne toujours ? Comment expliquer que des gens puissent penser en voyant une publicité pour un produit de beauté où la jeune femme à l’écran est tellement « cramée » en traitement d’image qu’elle n’a même plus une seule trace sur la peau, qu’ils vont avoir la même peau en utilisant le produit ? Ils seraient si naïfs ? en 2010 ? Ou alors ils ne connaissent pas Photoshop, les effets spéciaux, tout ça ?
La publicité, par défaut, est mensongère bien sûr. On ne va pas vous vendre un produit en vous disant : « c’est pas top mais c’est pas mal ». On va vous dire « c’est le summum du top ». Ca fait déjà trois albums que U2 déclare : « on n’a jamais fait aussi bien ». Pourtant, chronologiquement, les albums sont de pire ne pire. Il y a quelques années, les gagnants de l’émission pop Star ont fait un concert à Lyon. Des milliers de jeunes étaient là, avec leurs billets à cinquante euros pour acclamer leurs idoles. A la régie par contre, les micros étaient coupés pendant les morceaux et rallumés pour les « Merci ! Trop cool ! Vous êtes les meilleurs ! ». Pendant les chansons, c’est une bande enregistrée qui passait. Ceci dit, peut-être que les cinquante euros, c’était juste pour les voir en vrai ! Dans ce cas, pas de souci, c’était bien elles, les vraies. Et sur les bandes, c’était leurs vraies voix. Une toute petite arnaque donc. Est-ce que leur jeune public y a cru ? Sans doute et c’est normal puisqu’ils n’ont pas encore été éduqués à repérer la tactique. « Eduquer » ? Nom d’un chien mais c’est un gros mot ça ! Dans les techniques de base de manipulation des masses, l’ignorance est capitale. Eduquer est dangereux. C’est pour cela qu’il faudra absolument contrôler Internet, pour pouvoir continuer à museler l’éducation du peuple.
(note 08.12.09 Britney Spears a été prise en flagrant délit de playback lors d'un concert en Australie. le gouvernement a proposé de voter une loi pour que la notion "concert en playback" soit inscrite sur les billets. On avance.)
Comment les gens peuvent-ils encore croire, après trois épisodes, que ce que dit U2 est vrai ? En fait, ce n’est pas tellement qu’ils croient que c’est vrai. On l’a dit plus haut, ils ont surtout une trouille terrible que ça puisse être faux. Alors mieux vaut manger de l’insipide que mourir de faim ? Oui tant que rien ne change. Une playlist radio variétoche, ça confirme que tout est stable, que ma vie va bien, que le monde autour est fiable, similaire. Une série américaine le soir à la télé, chaque soir sa série, c’est bien aussi, ça rend tous les jeudis pareils. Rien ne vacille, rien n’est dangereux, mon monde est vraiment super sécurisé et paisible. Les problèmes sont ailleurs, à l’étranger sans doute. Manger de la merde, ça ne nourrit pas, mais ça stoppe la faim : ça comble un vide donc, encore. L’effet négatif sur l’organisme se fera sentir beaucoup plus tard. On note par exemple aujourd’hui, petit à petit, certains symptômes d’acculturation chez les jeunes. Comme on a pu noter une certaine apparition de l’obésité en France récemment tandis que dans les années 80, on avalait du Mcdo et des barres sucrées à cœur joie. C’était pratique, rapide, vite mangé et en plus terriblement énergétique (« un Mars et ça repart », « Raiders, 2 doigts coupe-faim »), autant dire : un bienfait. Merci Monsieur Cadbury.
Est-ce que ça veut dire que dans vingt ans, l’abus de variétoche merdique depuis 1980 va engendrer de nouvelles pathologies incurables ? Tout-à-fait. Je prends les paris.
Sans vouloir suivre Coffe absolument, il est évident que le niveau intellectuel est en chute libre et que les 10-30 ans ont une faculté d’analyse et de recul inquiétante. C’est-à-dire qu’ils sont essentiellement dans le présent. Ils pourront vous citer la dernière blague du comique à la mode sans problème. Ils ont constamment vu un reportage sur X ou Y et peuvent vous raconter des dizaines d’anecdotes sur le fonctionnement de tel ou tel système sans problème. Leur culture entière est faite d’anecdotes d’ailleurs. Rien n’est vraiment poussé, étudié, compris, relu et assimilé. C’est juste des infos partielles, plutôt croustillantes, en grand nombre, et permettant de montrer qu’on sait. On sait des choses. Plein. Parce qu’on n’est pas des moutons quoi merde. La culture au niveau des brèves de comptoir.
Encore une fois, il s’agit de consolider la grande muraille qu’on a bâtie autour de son groupe. La blague commune, les points communs, la même émission, le dernier single de machin il est juste trop bien. D’avoir vécu la même soirée que son collègue (en regardant la même émission), ça prouve 1. Qu’on n’a pas rêvé, donc on est bien dans le réel rassurant. 2. Que son collègue est toujours dans son groupe. Ouf ! D’ailleurs pour vérifier,
on ne la commentera pas l’émission le lendemain, on n’ira pas chercher plus loin, non. On la répètera ! « T’as vu quand le mec il dit que … ?» « Ah ouaip et quand le gars il retourne chez lui là... ; ». Evidemment qu’il a vu. Trois jours plus tard, ni l’un ni l’autre ne reparlera de l’émission. On consomme du vide pour combler la faim. Ephémère et satisfaisant. Deux doigts coupe-faim.
Mais cette faim elle vient d’où ? Elle est naturelle ? Ou bien elle est provoquée ? Elle provient d’un manque existentiel profond qui serait le propre de l’homme libre ? Ou bien il serait manipulé ? Serait-on sciemment sous-éduqués ? Mais par qui ? Il va pas nous faire le plan de la conspiration internationale l’autre quand même ? Ben si, il va vous la faire, en bien pire.